Schriftzug Conseil d'Eglises
AGENDA DOCUMENTS . DOKUMENTE
Où en est l’œcuménisme aujourd’hui ?
Un point de vue catholique

Où en est l’œcuménisme 40 ans après le décret conciliaire « Unitatis Redintegratio », promulgué le 21 novembre 1964 ? Qu’en est-il advenu de l’enthousiasme et des espoirs suscités par la publication de ce texte et les événements historiques qui l’ont entourée : rencontre entre le Pape Paul VI et le Patriarche Athénagoras de Constantinople le 5 janvier 1964 à Jérusalem; levées réciproques des excommunications fulminées entre les Églises de Rome et de Byzance en 1064 ?

Est-il vrai de dire que le dialogue œcuménique connaît à l’heure actuelle une période de stagnation si tant est qu’il n’est pas tout simplement bloqué au niveau institutionnel ?

En rester à une telle évaluation superficielle de la situation équivaudrait à méconnaître les avancées considérables qui ont pu être réalisées en des domaines importants et les notables accords bilatéraux intervenus entre différentes Églises au cours des dernières années.

Entre Rome et les Églises de la Réforme, la déclaration conjointe de la Fédération Luthérienne Mondiale et l’Église Catholique sur la Doctrine de la Justification constitue une percée substantielle. S’agissant, en effet, d’un accord sur l’une des controverses majeures ayant conduit au schisme occidental du XVIe siècle, cette déclaration est une pierre milliaire sur le chemin de l’unité.

Du côté de l’Orthodoxie, les médias font surtout état des tensions persistant entre Moscou et Rome. Le poids du passé reste important. Mais la visite du cardinal Walter Kasper, Président du Conseil Pontifical pour la Promotion de l’Unité des Chrétiens, au Patriarcat de Moscou en février 2004 et le discours qu’il a prononcé à cette occasion ont sans doute initié un processus de dégel. Le cardinal a, en effet, déclaré sans ambages « qu’il ne peut y avoir [de la part de l’Église catholique] de « politique » délibérée ou de « stratégie » d’évangélisation à l’égard des chrétiens orthodoxes. » Et citant l’encyclique de Jean-Paul II Ut unum sint (1995), il a ajouté que « ce document rejetait ce que la terminologie de l’Église orthodoxe qualifie d’uniatisme et de prosélytisme, autrement dit l’activité missionnaire parmi les membres de l’Église orthodoxe, en tant que méthode pour aujourd’hui et pour demain ». Du côté du Patriarcat on a trouvé « ce discours équilibré » avant de souhaiter que « ces bonnes paroles soient suivies d’actes concrets ». Une partie du problème semble venir, à vrai dire, de certains prêtres polonais dont l’activité débordante et quelquefois maladroite est mal supportée par les orthodoxes, la rivalité nationale venant en outre s’ajouter à la concurrence religieuse. Les relations achoppent par ailleurs sur la volonté des gréco-catholiques d’Ukraine de se voir reconnaître par Rome comme patriarcat, prétention que Moscou assimile à une volonté de prosélytisme de la part de Rome.

Autre geste significatif du Vatican à l’égard du Patriarcat de Moscou : le retour en terre russe de la vénérable icône de la Mère de Dieu de Kazan, propriété personnelle du Pape ayant eu une place d’honneur dans ses appartements privés depuis 1993. C’est le 28 août 2004, jour de la « Dormition de la Vierge » (assomption) dans le calendrier liturgique russe, au cours d’une cérémonie où la riche liturgie orthodoxe s’est déployée dans le cadre grandiose de la cathédrale de la Dormition, au Kremlin, que le cardinal Kasper a « restitué » la précieuse icône à l’Église orthodoxe. En décidant de rendre au Patriarcat de Moscou une icône très vénérée en Russie, Jean-Paul II a voulu témoigner une fois de plus de son désir d’améliorer des relations encore tendues entre catholiques et orthodoxes russes. Nonobstant le Patriarche Alexis II n’a pas manqué de déclarer devant des journalistes que les relations avec le Vatican s’amélioreront « lorsque le geste d’aujourd’hui aura été suivi d’autres » de la part de Rome et « quand nous ne serons pas concurrents sur le territoire russe ». Et pour qui n’aurait pas compris, le porte-parole du Patriarcat a ajouté : « Il n’y a pas de place en Russie pour des missions catholiques ».- Force est de constater que les fruits immédiats des efforts diplomatiques et symboliques sont limités. Mais ne faut-il pas, dans des processus de réconciliation de ce genre, miser sur le long terme ?

Tout autre est le climat du côté du Patriarcat Œcuménique de Constantinople. C’est à deux reprises que le Patriarche Bartholomée Ier s’est rendu au Vatican l’an dernier : une première fois en présidant en personne la délégation que, traditionnellement, l’Église de Constantinople envoie à Rome pour la fête des apôtres Pierre et Paul; une deuxième fois, le 27 novembre pour accueillir des mains du Pape les reliques des grands saints de Byzance, Grégoire de Nazianze et Jean Chrysostome, conservées à Rome depuis le Moyen-Âge. Ces rencontres se situent, certes, elles aussi au niveau de la diplomatie et de la symbolique. Mais elles sont empreintes d’une exceptionnelle cordialité fraternelle.

Aussi faut-il espérer qu’elles soient suivies sous peu par une reprise du dialogue théologique entre les deux Églises, comme le Patriarche et le Pape l’ont d’ailleurs souhaité dans leur déclaration commune faisant suite à la rencontre du 29 juin : « La « Commission mixte catholique orthodoxe pour le Dialogue théologique », commencée avec tant d’espérance, a marqué le pas au cours des dernières années. Elle peut toutefois demeurer un instrument adapté afin d’étudier les problèmes ecclésiologiques et historiques qui sont à la base de nos difficultés, et identifier des hypothèses de solution. Notre devoir est de poursuivre notre ferme engagement en vue d’en réactiver le travail au plus tôt. En prenant acte des initiatives réciproques dans ce sens des sièges de Rome et de Constantinople, nous nous adressons au Seigneur afin qu’il soutienne notre volonté et convainque tous qu’il est indispensable de poursuivre le « dialogue de la vérité ». »

Qu’il nous soit permis de jeter un dernier regard - last but not least - en direction de nos frères anglicans. L’article du Révérend Chris Lyon publié ci-contre fait état d’un certain nombre de débats de fond et de tensions au sein de la Communion Anglicane. Il ne faut sans doute pas se cacher que certaines des options en discussion risquent de dresser de nouveaux obstacles sur le chemin de l’unité. Mais en dépit de ce danger et malgré la mobilisation de précieuses énergies par les controverses internes, on est heureux de constater que le dialogue œcuménique anglican-catholique reste très intense.

Parmi les fruits de ce dialogue, il faut mentionner avant tout le Rapport de la Commission internationale anglicane - catholique romaine (ARCIC II) intitulé « Le don de l’autorité » et publié en 1999. Il est le résultat de cinq années de dialogue, d’écoute patiente, d’étude et de prière et dégage entre autre d’importantes pistes de convergence sur la question cruciale de la primauté universelle de l’évêque de Rome et sur son ministère spécifique au sein du collège des évêques en tant que signe et garant de l’unité dans une Eglise réunifiée. Dans son encyclique « Ut unum sint » (1995), le Pape Jean-Paul II lui-même, ayant conscience des difficultés que ce ministère pose à la plupart des autres chrétiens, n’avait-il pas invité les pasteurs et les théologiens des différentes Églises à chercher ensemble avec lui les formes dans lesquelles ce ministère pourra réaliser un service d’amour reconnu par les uns et par les autres ? À ce propos, le rapport dont question - qui connaît actuellement des développements ultérieurs dans diverses sous-commissions - constitue un premier écho officiel et fort important à l’invitation du Pape. Cependant on aimerait, en contrepoint de ces dialogues, découvrir au sein de l’Église catholique même des ébauches concrètes d’une forme d’exercice de la primauté ouverte à une situation nouvelle, alors qu’on a, de fait, le sentiment que c’est plutôt le centralisme qui gagne actuellement du terrain.

***

Nous ne pouvons conclure ce trop rapide survol du paysage œcuménique sans nous arrêter un moment à deux autres volets de la recherche de l’unité des chrétiens. C’est d’abord la nécessité d’un œcuménisme de terrain qui est plus actuelle que jamais. Car c’est à ce niveau que se dénouent les blocages qui sont souvent plus psychologiques que théologiques, comme l’a dit récemment un chrétien orthodoxe participant à une rencontre œcuménique de jeunes : « Les théologiens se rapprochent dans l’étude : nous, c’est parce que nous avons tissé des liens d’amitié ». C’est aussi l’expérience bienfaisante que j’ai pu faire personnellement lors de ma récente visite à l’Église Orthodoxe de Roumanie.

Une autre dimension indispensable à toute recherche œcuménique, c’est le fondement spirituel et la prière. Les liens de la communion fraternelle doivent être forgés devant Dieu et dans le Christ Jésus. Autant et plus qu’un résultat de nos efforts, l’Unité sera un don du Seigneur : fruit de notre instante et incessante supplication qui doit, tout particulièrement durant cette semaine, rejoindre la prière du Christ à la veille de sa mort : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17,21).

Mathias Schiltz

mai 2005
";